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Ce que ta position raconte

Le satellite ne te piste pas : tu l'as vu, il ne fait qu'émettre, il ignore ton existence. C'est ton téléphone qui calcule sa position, et c'est lui qui la transmet.

Reste donc la seule vraie question du thème : qui reçoit cette position, et qu'en fait-il ?

Une position n'est rien, un historique est tout

Savoir que tu es à tel endroit à un instant donné n'apprend pas grand-chose. Mais une position n'arrive jamais seule : elle est enregistrée en continu, souvent toutes les quelques minutes, pendant des années.

Et un historique de positions n'est plus une donnée technique. C'est ta vie.

Exercice - Lire un historique

Voici, résumé, l'historique de position d'une personne inconnue sur un mois.

Constat
Chaque nuit de 22 h à 7 h, au même endroit
Du lundi au vendredi, 8 h - 17 h, dans un autre lieu
Tous les mercredis à 18 h, à la même adresse pendant 1 h
Un jeudi matin, 2 h dans un bâtiment, puis retour au domicile pour la journée
Trois samedis sur quatre, dans un lieu de culte
Un soir, 3 h dans un lieu, arrivée à 23 h

Qu'as-tu appris sur cette personne, alors qu'on ne t'a donné aucun nom ?

Correction

Beaucoup, et rien de tout cela n'a été « déclaré » :

  • où elle habite (le lieu des nuits) et où elle travaille (le lieu des journées) ;
  • une activité régulière le mercredi (sport, musique, thérapie ?) ;
  • une visite dans un bâtiment un jeudi matin suivie d'un retour immédiat au domicile : très probablement un rendez-vous médical, et donc une information sur sa santé ;
  • sa religion, déduite de la régularité du samedi ;
  • sa vie privée (une sortie nocturne, et surtout : chez qui).

On ne t'a donné ni son nom ni son visage. Pourtant tu connais son domicile, son travail, sa santé, sa religion et ses fréquentations.

Et pour retrouver son nom, il suffit d'une chose : son domicile.

À retenir

Une position isolée est anodine. Un historique de positions est l'une des données les plus intimes qui existent. Il révèle des choses que tu n'as jamais dites à personne, y compris des choses que la loi protège spécialement (santé, religion, opinions, vie sexuelle).

Et il ne peut pas être « anonymisé » sérieusement : un historique est une identité. Deux personnes n'ont jamais le même.

Qui la collecte ?

  • Le système d'exploitation de ton téléphone (Android, iOS) tient un historique, souvent activé par défaut.
  • Les applications que tu autorises. Beaucoup demandent la position sans en avoir besoin : une lampe torche, un jeu, une calculatrice.
  • Les régies publicitaires, discrètement intégrées dans ces applications. C'est souvent leur vrai métier : elles achètent l'accès à ta position auprès de l'application, et revendent des profils.
  • Ton opérateur téléphonique, qui sait à quelles antennes tu te connectes.
  • Les photos que tu publies, si tu n'as pas désactivé la géolocalisation dans les EXIF. Tu l'as vu au chapitre sur la photographie.

Souviens-toi du modèle économique : si le service est gratuit, la position est une marchandise.

Reprendre la main

À faire : régler ton téléphone

Fais-le vraiment, maintenant, sur ton propre téléphone.

  1. Autorisations par application. Dans les réglages, ouvre la liste des applications qui ont accès à la position. Pour chacune, demande-toi : en a-t-elle besoin pour faire son travail ? Une application de carte, oui. Un jeu, non.
  2. Choisis « pendant l'utilisation ». La plupart des systèmes offrent trois niveaux : jamais, pendant l'utilisation de l'app, toujours. « Toujours » veut dire même quand tu ne t'en sers pas. C'est très rarement justifié : mets « pendant l'utilisation ».
  3. Position précise ou approximative. Beaucoup d'applications se contentent très bien d'une position approximative (à la ville près). Une application météo n'a pas besoin de savoir dans quelle pièce tu es.
  4. Historique de position. Cherche « historique des positions » dans les réglages de ton compte Google ou Apple. Regarde-le. Puis décide si tu le désactives, et si tu l'effaces.
  5. Photos. Désactive l'enregistrement de la position dans les réglages de l'appareil photo, ou retire-la avant de partager.

Le réflexe de la question à trois temps

Devant une demande d'autorisation, ne clique pas par réflexe. Demande-toi :

  1. De quoi cette application a-t-elle réellement besoin pour rendre le service que j'attends ?
  2. Que gagne-t-elle en me demandant plus ?
  3. Est-ce que je peux dire non et l'utiliser quand même ? (Très souvent, oui.)

Ce n'est pas une question de « rien à cacher »

L'objection revient toujours : « moi, je n'ai rien à cacher ».

Elle ne tient pas, pour trois raisons :

  • Tu as des choses à protéger, pas à cacher. Tu n'as rien à cacher dans ta salle de bain, et pourtant tu fermes la porte. La vie privée n'est pas le secret des coupables, c'est une condition de la liberté.
  • Tu ne décides pas de ce qui deviendra compromettant. Une donnée inoffensive aujourd'hui (une adresse, une fréquentation, une opinion) peut devenir dangereuse demain, si les lois ou le gouvernement changent. Les données, elles, restent.
  • Ce n'est pas que toi. Ta position révèle qui tu fréquentes, donc elle expose aussi les autres. Quelqu'un qui a de bonnes raisons de se protéger (un journaliste, une victime de violences, une personne menacée) peut être retrouvé par ton téléphone à toi.

Le revers : la position sauve des vies

Il faut être honnête, parce que ce serait malhonnête de ne présenter qu'un côté.

La géolocalisation permet de retrouver un randonneur perdu, de guider les secours vers un accident, de localiser un appel d'urgence, de retrouver un enfant disparu, d'alerter d'un danger imminent. Ce sont des usages qui sauvent, réellement.

Le problème n'est donc pas la technologie, qui est neutre. Le problème, c'est qui y a accès, pour quoi faire, et pendant combien de temps. C'est précisément ce que le RGPD encadre, et c'est pour ça que tu as des droits sur ces données : les consulter, les corriger, les effacer.

Ta position n'est pas un détail technique. C'est une information sur toi, et tu as le droit d'en décider.

Ce qu'on retient

  • Le satellite ne te piste pas. C'est ton téléphone qui envoie sa position, aux applications que tu as autorisées.
  • Une position isolée est anodine ; un historique révèle domicile, travail, santé, religion, fréquentations. Il est impossible à anonymiser vraiment.
  • La collecte vient du système, des applications (souvent sans nécessité), des régies publicitaires intégrées, de l'opérateur, et des EXIF de tes photos.
  • Réglages : autorisations par application, préférer « pendant l'utilisation » à « toujours », position approximative quand elle suffit, historique à consulter et désactiver.
  • « Je n'ai rien à cacher » ne tient pas : on protège sans cacher, ce qui est anodin aujourd'hui peut ne plus l'être demain, et ta position expose aussi les autres.
  • La géolocalisation sauve aussi des vies. La question n'est pas la technique, mais qui y accède, pour quoi, et pour combien de temps.