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Ton identité, et qui la paye

Tu sais maintenant comment un réseau social te représente : un sommet dans un graphe, et des algorithmes qui le parcourent. Deux questions restent, et ce sont les plus importantes.

Que sait-il de toi, exactement ? Et pourquoi est-ce gratuit ?

Les réseaux sociaux ne se valent pas

Un réseau social est une application web de mise en relation. Mais ils diffèrent par ce qu'on y échange, par la durée de vie des contenus, et par la nature du lien.

Réseau Créé en Ce qu'on y publie Le lien est…
Facebook 2004 texte, photo, vidéo réciproque (ami)
X (Twitter) 2006 messages courts à sens unique (abonnement)
Instagram 2010 photo, vidéo à sens unique
Snapchat 2011 photo, vidéo éphémères réciproque
TikTok 2016 vidéo courte à sens unique
LinkedIn 2003 professionnel réciproque

Deux distinctions que tu dois savoir faire :

  • Le lien réciproque ou non. Sur Facebook, être ami se décide à deux : le graphe a des arêtes. Sur Instagram ou TikTok, tu peux suivre quelqu'un qui ne te suit pas : le graphe a des flèches, il est orienté.
  • La persistance. Un message Snapchat semble disparaître. Mais il a transité par les serveurs de l'entreprise, et le destinataire a pu le photographier. « Éphémère » décrit ce que tu vois à l'écran, pas ce qui existe dans les machines.

Rien ne s'efface vraiment

Une donnée envoyée est une donnée copiée. Elle est sur ton téléphone, dans le réseau, sur des serveurs, souvent dupliquée pour ne pas être perdue, et parfois sur l'appareil de celui qui l'a reçue.

Le seul contenu dont tu gardes le contrôle est celui que tu n'as pas publié.

Exercice - Ordres de grandeur

Range ces réseaux du plus grand au plus petit nombre d'utilisateurs actifs : Facebook, LinkedIn, Instagram, X. Ordre de grandeur du plus grand ?

Correction

Facebook (environ 3 milliards), puis Instagram (environ 2 milliards), puis X et LinkedIn (quelques centaines de millions chacun).

L'ordre de grandeur du plus grand est le milliard, soit plus d'un tiers de l'humanité sur un seul service.

Ton identité numérique

Ton identité numérique, c'est l'ensemble des traces qui te concernent en ligne. Elle a trois sources, et la troisième est celle qu'on oublie.

  • Ce que tu publies : tes photos, tes messages, ton profil.
  • Ce que les autres publient sur toi : une photo où tu es tagué, un commentaire. Tu ne l'as pas choisi, et pourtant ça te définit.
  • Ce que tu produis sans le savoir : sur quoi tu cliques, ce que tu regardes longtemps, à quelle heure tu te connectes, d'où, avec quel appareil, ce que tu commences à écrire puis effaces.

Cette troisième source est la plus riche, et de loin. Tu n'as jamais « déclaré » tes centres d'intérêt : ils sont déduits de ton comportement.

L'ensemble forme ta e-réputation : l'image que les autres, y compris un futur employeur ou une école, se feront de toi en cherchant ton nom.

Ce que les likes révèlent

Le chercheur Michal Kosinski (Stanford) a montré qu'en analysant uniquement tes « j'aime », un algorithme te cerne mieux que tes proches :

  • avec 10 likes, mieux qu'un collègue ;
  • avec 100 likes, mieux qu'un membre de ta famille ;
  • avec 230 likes, mieux que ton conjoint.

Tu n'as rien confié. Tu as juste cliqué.

S'identifier, s'authentifier

Deux mots qu'on confond, et qui n'ont rien à voir :

  • S'identifier, c'est annoncer qui on est (donner son identifiant). N'importe qui peut prétendre être toi.
  • S'authentifier, c'est prouver qu'on est bien celui qu'on prétend (mot de passe, empreinte, code reçu par SMS).

L'identification annonce, l'authentification prouve. C'est pour ça que la double authentification (mot de passe et code sur ton téléphone) est si efficace : voler ton mot de passe ne suffit plus.

Pourquoi c'est gratuit

Facebook, Instagram, TikTok, X : tu ne payes rien. Or ces entreprises pèsent des centaines de milliards, emploient des dizaines de milliers de personnes et font tourner d'immenses centres de données. Quelqu'un paye.

Ce sont les annonceurs. Et ce qu'ils achètent, c'est l'accès à ton attention, ciblé le plus finement possible.

Le mécanisme complet :

  1. Tu utilises le service gratuitement, et tu y laisses des traces (likes, temps passé, graphe de tes amis).
  2. Le réseau en déduit un profil très précis : âge, centres d'intérêt, opinions, situation, humeur.
  3. Un annonceur veut toucher « les lycéennes de 15-17 ans intéressées par le fitness en Bretagne ». Il paye le réseau, qui sait exactement qui elles sont.
  4. Plus tu restes longtemps, plus le réseau montre de publicités, et plus il gagne.

D'où cette phrase, qu'il faut avoir comprise une fois pour toutes :

Si c'est gratuit, c'est vous le produit

Tu n'es pas le client d'un réseau social : le client, c'est l'annonceur, celui qui paye. Toi, tu es ce qui est vendu : ton attention et ton profil.

Ce n'est pas une accusation, c'est une description du modèle économique. Et ça explique le reste.

La conséquence : capter ton temps

Si les revenus dépendent du temps que tu passes, alors tout est conçu pour te faire rester. Ce n'est pas un défaut de l'application : c'est son objectif.

D'où les mécanismes que tu connais bien : le défilement infini (aucune fin, donc aucun moment pour s'arrêter), la lecture automatique de la vidéo suivante, les notifications qui te ramènent, les compteurs de likes et de vues, les récompenses imprévisibles (on ne sait jamais ce qu'on va trouver, exactement comme une machine à sous).

Et surtout : l'algorithme met en avant ce qui fait réagir. Or ce qui fait le plus réagir n'est ni le vrai ni l'utile, c'est ce qui indigne ou choque. Un contenu outrancier retient plus qu'un contenu nuancé. Rien dans le modèle ne récompense la vérité, tout récompense l'engagement.

Exercice - Suivre l'argent

Une application de retouche photo est gratuite, sans publicité visible, et demande l'accès à tes photos et à tes contacts. Comment gagne-t-elle de l'argent, à ton avis ?

Correction

Si tu ne payes pas et qu'aucune publicité n'apparaît, la valeur est ailleurs : dans les données que tu lui donnes (tes photos, ton carnet de contacts, c'est-à-dire ton graphe social) et qu'elle peut exploiter, revendre ou utiliser pour entraîner des algorithmes.

Le réflexe à prendre : devant un service gratuit, se demander d'où vient l'argent. Si tu ne trouves pas, c'est probablement toi.

Reprendre la main

Concrètement, sur tes propres comptes :

  • Paramètre la confidentialité : qui voit tes publications ? Qui peut te contacter ? Ton profil est-il visible des moteurs de recherche ? Les réglages par défaut sont presque toujours les plus ouverts.
  • Coupe les notifications non essentielles : ce sont les crochets qui te ramènent.
  • Vérifie les autorisations des applications tierces (celles auxquelles tu t'es connecté avec ton compte Google ou Facebook). Elles ont souvent accès à bien plus que nécessaire.
  • Lis ce que tu acceptes au moins une fois. Les conditions d'utilisation disent, en toutes lettres, ce que l'entreprise s'autorise à faire de tes contenus.

Ce qu'on retient

  • Les réseaux se distinguent par la nature du lien (réciproque, donc arête ; ou à sens unique, donc flèche) et par la persistance des contenus. Rien n'est vraiment éphémère : une donnée envoyée est une donnée copiée.
  • Ton identité numérique est faite de ce que tu publies, de ce que les autres publient sur toi, et surtout des traces que tu laisses sans le savoir. Elle construit ta e-réputation.
  • S'identifier (annoncer qui on est) n'est pas s'authentifier (le prouver).
  • Le modèle économique est la publicité ciblée : l'annonceur est le client, ton attention est le produit. « Si c'est gratuit, c'est vous le produit. »
  • Comme les revenus dépendent du temps passé, tout est conçu pour te retenir, et l'algorithme favorise ce qui fait réagir, pas ce qui est vrai.

Et ensuite

Un réseau social met des humains en relation, et c'est ce qui fait sa valeur. C'est aussi ce qui fait sa violence. Dernière séance du thème : ce que dit la loi, et ce qu'il faut faire.