Le petit monde
Le diamètre de notre graphe G2 valait 3 : six personnes, et au pire trois intermédiaires. Question naturelle : et le graphe de toute l'humanité ? Huit milliards de sommets. Quel est son diamètre ?
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L'expérience de Milgram (1967)
Le psychologue Stanley Milgram a voulu le mesurer. Son protocole est resté célèbre.
Il confie une lettre à des habitants du Nebraska, avec une consigne : la faire parvenir à une personne cible vivant à Boston, à l'autre bout du pays, qu'ils ne connaissent pas. Interdiction de l'envoyer directement. Ils doivent la transmettre à une personne qu'ils connaissent personnellement, en pensant qu'elle rapprochera la lettre du but. Cette personne fait de même, et ainsi de suite.
Combien d'intermédiaires pour que la lettre arrive ?
Le résultat
Les lettres arrivées ont franchi en moyenne six intermédiaires.
D'où l'expression devenue célèbre : les six degrés de séparation. N'importe qui sur Terre serait relié à n'importe qui d'autre par une chaîne d'environ six connaissances.
Dit dans le vocabulaire de la séance précédente : le diamètre du graphe des relations humaines est petit. Étonnamment petit, pour huit milliards de sommets. C'est ce qu'on appelle l'effet petit monde.
Une expérience à critiquer
Tu as appris à ne jamais gober un chiffre. Applique-le ici : sur les 296 lettres envoyées, moins d'un quart sont arrivées. La moyenne de 6 ne porte donc que sur les chaînes qui ont abouti, et les autres, peut-être les plus longues, ont disparu des statistiques.
Le résultat reste juste dans son esprit (des études modernes sur Facebook ou Messenger trouvent une distance moyenne d'environ 4 à 5), mais le chiffre exact de « 6 » est bien plus fragile qu'on ne le raconte. Une expérience célèbre n'est pas une expérience parfaite.
Pourquoi si peu ?
L'intuition dit « huit milliards de personnes, ça doit faire des chaînes énormes ». Elle se trompe, et voici pourquoi.
Imagine que chaque personne connaisse 100 personnes. Tu comptes :
- à 1 intermédiaire, tu touches 100 personnes ;
- à 2 intermédiaires, 100 × 100 = 10 000 ;
- à 3 intermédiaires, 1 million ;
- à 4 intermédiaires, 100 millions ;
- à 5 intermédiaires, 10 milliards, soit plus que la population mondiale.
Le nombre de personnes atteintes explose à chaque pas. C'est ça, le mécanisme du petit monde : ce n'est pas la taille du réseau qui compte, c'est la vitesse à laquelle il s'élargit.
Le calcul est trop optimiste, et c'est instructif
En vrai, tes 100 connaissances connaissent en grande partie les mêmes personnes que toi (tes amis sont amis entre eux). Beaucoup de liens tournent en rond au lieu d'ouvrir sur du nouveau, ce qui ralentit la propagation.
Alors pourquoi ça marche quand même ? Parce qu'il suffit de quelques liens lointains (un cousin à l'étranger, un ancien voisin, une rencontre en vacances) pour créer des raccourcis entre des groupes très éloignés. Ce sont ces rares liens-là qui font tenir le petit monde.
Deux sortes de liens
Cette remarque a un nom, et le programme te demande de la connaître :
- Le bonding (« lien qui resserre ») : les liens à l'intérieur de ton groupe, entre gens qui se connaissent déjà tous. Ils renforcent le groupe, la confiance, l'entraide. Mais ils n'apportent rien de neuf.
- Le bridging (« lien qui fait pont ») : les liens vers l'extérieur, vers des gens d'un autre milieu, d'une autre ville, d'un autre univers. Ce sont eux qui apportent des informations nouvelles, et qui raccourcissent le monde.
Sur le dessin, les deux groupes sont denses à l'intérieur (bonding), et un seul lien les relie (bridging). Supprime ce lien, et les deux mondes ne se parlent plus du tout : le diamètre devient infini.
Exercice - Bonding ou bridging ?
Classe ces relations : ton meilleur ami de la classe · un correspondant allemand · ton frère · une personne rencontrée dans un club de sport hors du lycée · ton voisin de table
Correction
Bonding : ton meilleur ami de la classe, ton frère, ton voisin de table. Ce sont des liens dans un groupe où tout le monde se connaît déjà.
Bridging : le correspondant allemand, la personne du club de sport. Ils t'ouvrent sur des groupes auxquels tes autres amis n'ont pas accès. Ce sont eux qui t'apportent des informations que personne autour de toi n'a.
Ce que ça change pour ce que tu vois
Voici maintenant le point le plus important de cette séance, et il te concerne directement.
Un réseau social ne te montre pas « le monde ». Il te montre ce que publient les gens auxquels tu es relié. Autrement dit : l'information qui t'arrive est déterminée par le choix préalable de tes amis.
Si tous tes liens sont du bonding, tu es entouré de gens qui te ressemblent, qui pensent comme toi, qui aiment les mêmes choses. Ce que tu vois te donne alors l'impression que tout le monde pense comme toi, simplement parce que tu n'es relié à personne qui pense autrement. On appelle ça une bulle de filtre.
Et l'algorithme aggrave le phénomène : comme il te montre en priorité ce sur quoi tu réagis, et que tu réagis à ce qui te plaît, il te montre de plus en plus ce qui te conforte. La bulle se referme toute seule.
À retenir
Ce que tu vois sur un réseau social n'est pas une photographie du monde. C'est le reflet de ton propre graphe, filtré par un algorithme qui cherche à te faire rester.
La seule façon d'en sortir, c'est de créer volontairement des liens de bridging : suivre des gens qui ne te ressemblent pas.
Exercice - La bulle
Deux élèves de la même classe ouvrent le même réseau social le même jour. Ils voient des contenus complètement différents. Pourquoi, alors que l'application est la même ?
Correction
Parce que le contenu affiché ne dépend pas de l'application, mais de leur graphe (à qui chacun est relié) et de leur historique de réactions (ce sur quoi ils ont cliqué, ce qu'ils ont regardé longtemps).
Ils n'utilisent pas « le même réseau social » : chacun a le sien, construit pour lui.
Ce qu'on retient
- L'expérience de Milgram (1967) a mesuré environ six intermédiaires entre deux personnes prises au hasard : les six degrés de séparation. Le diamètre du graphe humain est petit : c'est l'effet petit monde.
- Le chiffre est à critiquer (moins d'un quart des lettres sont arrivées) ; les mesures modernes donnent plutôt 4 à 5.
- Le mécanisme : le nombre de personnes atteintes est multiplié à chaque intermédiaire, donc il explose vite.
- Le bonding resserre un groupe existant ; le bridging crée des ponts vers d'autres groupes et apporte l'information neuve. Ce sont les rares liens de bridging qui rendent le monde petit.
- L'information qui t'arrive dépend du choix de tes amis. Un réseau uniquement fait de bonding produit une bulle de filtre, que l'algorithme referme encore davantage.
Et ensuite
Ces graphes, les réseaux sociaux les calculent en permanence. À la prochaine séance, on programme nous-mêmes le graphe d'un réseau, et on écrit l'algorithme qui suggère des amis.